COMMENT MAITRISER LA GESTION DES APPROVISIONNEMENTS ET DES STOCKS DE MEDICAMENTS
(L'article intégral est paru dans Gestions Hospitalières n°357 de juin-juillet 1996)
Pour plus d'informations concernant la mise en œuvre de la méthode, contacter Philippe Rabiller /
phrabiller@libertysurf.fr

 Table des matières

1. Problématique et objectifs

2. Bases théoriques et méthodologiques


2.1. Notion de stock moyen
2.2. Le coût de passation de commandes
2.3. Le coût de détention du stock
2.4. Le coût de gestion du stock
2.5. Notion de stock d'alerte
2.6. Le nombre optimal de commandes

3. Résultats

4. Discussion
4.1. Le modèle de Wilson
4.2. Les indicateurs de gestion
4.3. Le coût de gestion
4.4. La place du pharmacien dans le processus

5. Conclusion

 

La loi hospitalière de 1991 impose aux établissements de santé l'évaluation de leurs pratiques professionnelles. Dans ce cadre, le pharmacien doit pouvoir démontrer son aptitude à bien utiliser les ressources mises à sa disposition ; il lui incombe notamment d'assurer une gestion des approvisionnements et des stocks de médicaments compatible avec la sécurité du malade et les exigences économiques de son établissement. Les auteurs du présent article proposent à ce sujet une méthode de gestion rationnelle expérimentée avec succès dans un centre hospitalier universitaire et une analyse de la place du pharmacien dans le processus.

 

1. PROBLEMATIQUE ET OBJECTIFS

La pharmacie du centre hospitalier universitaire gère près de 1300 spécialités, soit un budget de 140 MF pour 161 fournisseurs différents. Elle approvisionne tous les jours environ 160 unités de soins répartis sur 5 sites.

Une étude, réalisée en interne en décembre 1994 sur l'initiative du pharmacien chef de service lors de sa prise de fonction a permis de mettre en évidence le caractère empirique de la gestion des approvisionnements et des stocks de médicaments. Les indicateurs grossiers mis en place à cette occasion ont révélé une tendance au surstockage et une multiplication du nombre de commandes. Parallèlement, la direction de l'hôpital a souhaité voir réduire le niveau des stocks de médicaments au-dessous de 40 jours.

Fort de ce constat et de ces objectifs, il convenait pour le service de se doter d'un outil de gestion approprié. Il convenait également d'identifier les champs de compétences pharmaceutiques et économiques afin de répartir les tâches au sein de l'équipe en fonction de la formation et de l'expérience des individus.

  •  
  • 2. BASES THEORIQUES ET METHODOLOGIQUES

  • 2.1. NOTION DE STOCK MOYEN
  • 2.1.1. DEFINITION
  • Le stock réel de chaque médicament variant en permanence selon les achats et les consommations, une mesure ponctuelle de ce stock n'est pas significative. Il est donc préférable de considérer un stock moyen par spécialité.

    Le stock moyen se compose de deux éléments (Figure 1).

     Figure 1 : Les deux composantes du stock.

  • 2.1.2. MODE DE CALCUL
  • Le stock moyen peut être calculé de deux façons différentes :

    1.  
    2. Méthode prévisionnelle
  • Soit :
    St, le stock tournant
    Q, la quantité commandée à chaque commande ;
    C, la consommation de la période ;
    N, le nombre de commandes de la période ;
    Sm, le stock moyen ;
    Sp, le stock de protection.
  • on a : et .

    1. Méthode comptable
  • Soit :
    Sm, le stock moyen ;
    SI, le stock de début de période ;
    SF, le stock de fin de période.
  • on a :

     

  • 2. 2. LE COUT DE PASSATION DE COMMANDES
  • Il s'agit de connaître l'engagement financier résultant de la procédure de passation de commandes.

    Le coût de passation unitaire est calculé pour l'exercice suivant à partir des données de la comptabilité analytique de l'exercice précédent sur la base d'une analyse de processus.

    Les éléments générateurs de coûts peuvent être utilisés pour d'autres opérations que celles liées à la passation de commandes ; les charges doivent donc être valorisées au prorata du temps réellement consacré aux commandes ; dans le cas où la charge considérée concerne un élément qui ne peut être utilisé que pour la passation, elle y est intégralement affectée.

    L'identification et la valorisation se déroulent en trois phases :

    On distingue essentiellement les charges suivantes :

    Le Tableau 1 présente un exemple de calcul de coût de passation de commandes

    Tableau 1 : détermination du coût de passation de commandes

    Charges

    Coût unitaire

    Nombre annuel d'unités d'œuvre

    Total

    Fournitures administratives

    3,65 F / bon

    5 300 bons de commande

    19 345 F

    Télécommunications

    3,60 F / bon

    5 300 bons de commande

    19 080 F

    Personnel

    156 000 F / personne

    7 personnes à 54 %

    590 000 F

    Energie

    65 F / m²

    70 m²

    4 600 F

    Assurance (incendie et dégâts des eaux)

    6 F / m²

    70 m²

    420 F

    Amortissements      
    Immeubles

    75 F / m²

    70 m²

    5 250 F

    Meubles    

    27 000 F

    Location

    23 000 F / an

     

    23 000 F

    Coût total de passation de commandes :

    688 695 F

    Coût unitaire de passation de commandes :

    129,94 F par bon de commande

  •  
  • 2.3. LE COUT DE DETENTION DU STOCK

  • Le coût de détention du stock moyen correspond aux charges engendrées par sa possession et se compose d'une partie fixe estimée, comme pour le coût de passation, à partir des données de l'exercice précédent et d'une partie variable dépendante du nombre de commandes de la période.

    La partie fixe comprend essentiellement :

    Cette partie fixe est répartie entre chaque spécialité en stock.

    Le Tableau 2 présente un exemple de calcul de la partie fixe du coût de détention en 1993.

    Tableau 2 : détermination de la partie fixe du coût de détention

    Charges

    Coût unitaire

    Nombre d'unités d'œuvre

    Total

    Énergie

    65 F / m²

    270 m²

    17 550 F

    Assurance

    6 F / m²

    270 m²

    1 620 F

    Amortissements      
    immeubles

    75 F / m²

    270 m²

    20 250 F

    meubles

    57 F / rayonnage

    91 rayonnages

    5 187 F

    Total partie fixe

    44 607 F

    Partie fixe par médicament (1280 spécialités) :

    34,85 F par spécialité

    La partie variable correspond à l'immobilisation financière résultant de la détention du stock.

    L'argent consacré à l'acquisition du stock moyen pourrait faire l'objet d'un placement financier; le stock moyen représente donc un manque à gagner proportionnel à sa valeur.

    Le taux d'intérêt de ce placement (taux de rendement brut des obligations par exemple) s'applique aux deux éléments du stock moyen : le stock tournant et le stock de protection.

    Soit : Sp, le stock de protection ;

  • C, la consommation de la période ;
  • N le nombre de commandes de la période.

    Tx, le taux d'intérêt.

  • on a , l'intérêt annuel que l'on aurait perçu si on n'avait pas détenu de stock.
  •  
  • 2.4. LE COUT DE GESTION DU STOCK

  • Le coût de gestion du stock est obtenu en additionnant le coût de passation et le coût de détention (Figure 2).

    Figure 2 : le coût de gestion du stock

    Le coût de passation croît avec le nombre de commandes alors que le coût de détention et le stock moyen baissent ; un stock réduit n'est donc pas forcément le reflet d'une saine gestion.

  •  
  • 2.5. NOTION DE STOCK D'ALERTE

  • Supérieur au stock de protection, le seuil d'alerte déclenche le processus de commande. Il est calculé pour couvrir la consommation de médicaments entre le moment où l'on constate le besoin de réapprovisionnement jusqu'à la mise à disposition de la nouvelle livraison (Figure 3).

    Toutefois, pour limiter le risque de rupture de stock et faciliter la passation des commandes, nous considérons plutôt un stock d'alerte, jouant le rôle de seuil d'alerte et remplaçant avantageusement le stock de protection en envisageant les hypothèses pessimistes que sont une consommation et des délais de livraison maxima (Figure 3).

    Figure 3 : stock d'alerte, seuil d'alerte et stock de protection 

  • 2.6. LE NOMBRE OPTIMAL DE COMMANDES
  • 2.6.1. DEFINITION
  • Pour une meilleure gestion, il convient de rechercher, par spécialité pharmaceutique, un nombre optimal annuel de commandes à passer auprès de chaque fournisseur. Ce nombre optimal est celui qui minimise le coût de gestion du stock, c'est à dire à la fois le coût de détention et le coût de passation (Figure 2) ; il est déterminé par la méthode de Wilson.

    Il s'agit de déterminer le point de la courbe du coût de gestion qui égalise les coûts de passation de commandes et de détention du stock. Un nombre de commandes inférieur ou supérieur à cet optimum ne peut qu'engendrer un coût de gestion plus important.

  •  
  • 2.6.2. MODE DE CALCUL

  • Soit : Cp, le coût de passation ;

    N, le nombre optimal de commandes ;

    A, la partie fixe du coût de détention ;

    Sp, le stock de protection ;

    C, la consommation ;

    Tx, le taux d'intérêt.

    Le calcul du nombre optimal de commandes consiste à réaliser l'égalité suivante :

    3. LES RESULTATS

    L'informatique permet d'automatiser le calcul du nombre optimal de commandes à partir des prévisions de consommation annuelles et des stocks d'alerte. Les résultats sont présentés dans une fiche par fournisseur (Tableau 3). Le stock d'alerte calculé est vérifié et validé par le pharmacien : si le calcul préconise un stock trop faible pour assurer la qualité des soins et la sécurité du malade, le pharmacien impose le stock d'alerte qu'il estime nécessaire.

    Sur la base des données fournies par les fiches (nombre optimal de commandes et frais de gestion), la Cellule de Commande de la pharmacie a planifié les approvisionnements selon des rythmes hebdomadaires, bimensuels, mensuels et bimestriels.

    L'exploitation corrélative de cartes Kanban permet de maîtriser le risque de rupture de stock et d'identifier immédiatement les modifications de consommations.

    L'analyse des quelques indicateurs grossiers mis en place (Tableau 4) rend compte d'une diminution de la valeur du stock moyen de près de 30% accompagnée d'une baisse du nombre de ruptures de stock. En outre le personnel en charge du processus constate une réduction conséquente de sa charge de travail.

    Tableau 3 : extrait de fiche fournisseur

    Spécialité

    Prix Unitaire

    Conso. annuelle en quantité

    Conso. annuelle en valeur

    Délais de livraison maxi.

    Conso. journalière maxi.

    Stock d'alerte en quantité

    Corotral

    27 F

    16 000

    432 000 F

    4 jours

    67

    268

    Salniplex

    300 F

    1 300

    390 000 F

    3 jours

    7

    21

    Fraxibumol

    0,80 F

    120 000

    96 000 F

    6 jours

    400

    2400

    Forparine

    3,50 F

    75 000

    262 500 F

    5 jours

    234

    1170

    Spécialité

    Stock d'alerte en valeur

    Nombre optimal annuel de commandes

    Coût de gestion du stock

    Nombre effectif annuel de commandes

    Quantités à commander

    Evolution du coût de gestion

    Corotral

    7 236 F

    16

    4 141 F

    12

    1 334

    +4,17 %

    Salniplex

    6 300 F

    15

    3 883 F

    12

    109

    +2,50 %

    Fraxibumol

    1 920 F

    7

    1 812 F

    6

    20 000

    +1,19 %

    Forparine

    4 095 F

    12

    3 106 F

    12

    6 250

    +0,00 %

    L'usage des fiches fournisseurs aura enfin permis:

     

    Tableau 4 : indicateurs de gestion des approvisionnements et des stocks de médicaments.

     

    A

    B

     

    CRITERES ET INDICATEURS

    1993

    1994

    VARIATION

    Fréquence des ruptures de stock

    12 par semaine

    2 par semaine

    - 83 %

    Valeur du stock moyen

    10 426 000 F

    7 260 000 F

    - 30 %

    Stock moyen exprimé en jours

    30 jours

    21 jours

    - 30 %

    Nombre annuel de commandes

    10 296

    5 628

    - 45 %

    Densité des commandes (nombre de lignes par bon)

    2,5

    6,4

    + 150 %

     

    4. DISCUSSION

  • 4.1. LE MODELE DE WILSON
  • Si le modèle est théoriquement simple à utiliser, il impose le respect d'une condition réductrice : la linéarité de la consommation sur l'ensemble de la période considérée. En d'autres termes, le modèle ne peut concerner que la planification de commandes de volumes identiques à des périodes fixes, ce qui ne correspond pas a priori à la consommation de médicaments.

    Les outils statistiques permettent d'apprécier le caractère linéaire de cette consommation en sachant que les sorties de stocks de la pharmacie ne correspondent pas forcément aux quantités réellement consommées par les malades.

  •  
  • 4.2. LES INDICATEURS DE GESTION

  • Rôle des indicateurs dans la maîtrise du processus.

    La maîtrise d'un processus nécessite un référentiel c'est à dire :

    Le référentiel permet de porter un jugement de valeur sur le processus.

    Les indicateurs doivent posséder certaines caractéristiques de validité et de fiabilité pour que l'appréciation soit la plus objective possible.

    Les indicateurs utilisés dans cette étude ne remplissent que partiellement ces conditions et doivent être améliorés.

    L'utilisation des fiches fournisseur ayant permis d'améliorer les conditions de travail, c'est maintenant l'ensemble du personnel qui souhaite voir optimiser et pérenniser l'outil.

    La mise sous assurance qualité du processus est en cours.

     

  • 4.3. LE COUT DE GESTION
  • Le coût de passation unitaire et la partie fixe du coût de détention sont estimés à partir des données de l'exercice précédant alors qu'il serait plus exact d'effectuer l'ensemble des calculs sur les données prévisionnelles. Cependant, en l'absence de comptabilité analytique " médicaments " et au regard du gain potentiel en précision, l'option choisie apparaît tout à fait acceptable.

    Il serait souhaitable que les pharmacies hospitalières rapprochent leurs résultats en matière de coûts de passation de commandes et de détention de stock afin qu'il soit possible de définir des standards de gestion et des référentiels quant à la composition et à la nature de ces coûts.

  •  
  • 4.4. LA PLACE DU PHARMACIEN DANS LE PROCESSUS

  • Dans certains établissements hospitaliers, les pharmaciens et les directeurs des Services Economiques s'opposent sur le terrain de la gestion des approvisionnements et des stocks de médicaments alors que chacun possède des compétences propres qu'il s'agirait de valoriser pour développer des synergies aboutissant à une meilleure maîtrise du processus de gestion. Nous nous proposons, dans le Tableau 5, d'identifier les différents domaines de compétences qu'il convient de bien distinguer des domaines de responsabilités. La compétence est liée à la formation et à l'expérience de l'individu alors que la responsabilité lui est attribuée par autrui (texte ou délégation). Un pharmacien peut parfaitement être responsable d'un domaine échappant à sa compétence à la seule condition que l'agent possédant cette compétence soit sous son autorité.  

    Tableau 5 : domaines de compétences pharmaceutiques et gestionnaires

       
    Compétence économiqueCalcul du coût de passation de commandes  
    Calcul du coût de détention du stock  
    Etablissement des statistiques des consommations Analyse des consommations
    Recherche de corrélations Analyse des matrices de corrélations
      Négociation de protocoles thérapeutiques avec le corps médical
    Lancement des marchés publics Etablissement des prévisions de consommations
    Etude statistique des délais de livraison Choix des stocks d'alerte
      Négociation de procédures d'approvisionnement en urgence
    Etude comparative des coûts de détention et des procédures d'urgence Analyse du risque de rupture de stock
    Calcul du nombre optimal de commandes  
    Etablissement des fiches fournisseurs  
    Planification des approvisionnements  
    Simulations  
    Valorisation des indicateurs Analyse des tableaux de bord

    En résumé, le pharmacien a la responsabilité de la dispensation. Il doit maîtriser les paramètres influant sur la qualité de cet acte. En particulier, le choix des produits, la détermination des stocks d'alerte et des consommations prévisionnelles ainsi que leur analyse sont de sa seule compétence.

    Les conditions de stockage, qui ne sont pas abordées dans cette étude, sont également de la compétence pharmaceutique.

     

    5. CONCLUSION

    Facile à mettre en oeuvre, la démarche entreprise dans les hôpitaux universitaires a permis d'obtenir d'excellents résultats sans aucun changement dans l'organisation du service et sans augmenter la charge de travail. Elle peut être reproduite dans d'autres établissements, quel que soit le mode de dispensation.

    Cela étant, l'adoption d'une telle démarche, ne doit pas empêcher la recherche d'autres modes d'organisations et d'autres outils de gestion encore mieux adaptées aux missions des pharmacies et des hôpitaux.