STRATEGIES ANALYTIQUES EN TOXICOLOGIE DURGENCE
Dr Mustapha
MOULSMA, PhD.
Laboratoire de pharmacotoxicologie et analyse de traces,
Hôpital Edouard Herriot, 69437 Lyon Cedex 03
Introduction
Face au grand nombre dintoxications aiguës, tant accidentelles que volontaires, admises en situation durgence, il est important de situer lapproche biologique et toxicologique dans le diagnostic, le pronostic et le traitement de ces admissions. Cette démarche multidisciplinaire est avant tout clinique. Elle nécessite cependant de bonnes relations entre biologistes et cliniciens pour une prise en compte optimale de lurgence toxicologique et la mise en uvre dune stratégie globale spécifique à chaque établissement.
I. Le diagnostic toxicologique
Les circonstances de découverte dun patient présumé intoxiqué constituent la première étape du diagnostic et illustrent limportance du contexte et des priorités cliniques. Trois cas majeurs peuvent être identifiés :
- Le patient a ingéré ou a été exposé à un toxique défini et lexamen initial est normal.
- Le patient a ingéré ou a été exposé à un toxique défini et lexamen initial révèle des symptômes.
- Le patient présente des symptômes et une origine toxique est suspectée sans toxique défini.
Selon le cas, il sagira donc soit de confirmer lintoxication présumée de nature connue ou inconnue et den évaluer la gravité, soit dexclure lhypothèse dune intoxication.
A ce stade, le risque ne doit pas être sous-estimé. En effet, la mortalité est 4 fois plus grande chez des patients intoxiqués ne présentant pas de coma et témoigne de la gravité des intoxications à certaines substances comme le paracétamol, la colchicine, les glycols, les inhibiteurs calciques ou les b bloquants.
Les études épidémiologiques montrent par ailleurs une forte augmentation du nombre de sujets ingérant plusieurs médicaments simultanément (fuite médicamenteuse) au regard des intoxications à molécule unique (suicide vrai).
Lapproche clinique incluant lanamnèse, lexamen clinique et lECG complète cette prise en charge. Il sagit :
- détablir la liste des toxiques présumés et
- de vérifier la compatibilité des symptômes présentés avec la nature de ces substances toxiques.
- dexaminer ladéquation entre lapparition des signes cliniques et le délai dingestion
- de collecter un maximum dinformations pour tenter dexpliquer les symptômes et orienter les recherches.
Exemple : Un coma calme doit faire évoquer une intoxication par les benzodiazépines, les carbamates ou les phénothiazines.
Les résultats biologiques de base (ionogramme, osmolarité, gazométrie, coagulation ) complètent la première étape clinique avec éventuellement la fourniture danalyses biochimiques spécifiques de la toxicité du produit lorsque ce dernier peut être considéré comme toxique lésionnel potentiel. En effet, chaque fois quune substance toxique perturbe le milieu intérieur, lanalyse biologique prime sur la recherche de lidentité du toxique.
Exemples :
la glycémie est plus importante à connaître que la concentration en éthanol lors dune intoxication alcoolique,
le pH par rapport au dosage de léthylène glycol chez un patient ayant ingéré une solution de glycols.
Lévaluation de la fonction des organes impliqués dans le métabolisme et lexcrétion des toxiques est primordiale ainsi que lutilisation de critères indirects de toxicité
Exemples :
le taux de prothrombine pour le suivi des antivitamines K
la cholinestérase pour les organophosphorés.
Ces premières étapes prioritaires seront suivies par une approche plus toxicologique qui permettra de caractériser et/ou de doser le toxique ingéré.
La réalisation de prélèvements biologiques
Dès ladmission prélever une quantité suffisante déchantillons pour la constitution dune sérothèque ou urothèque qui pourra être utilisé a posteriori pour lidentification exacte du produit ou une compréhension plus fine de lintoxication.
La recherche toxicologique est un instrument diagnostic utile et parfois indispensable pour lévaluation de létat du patient. Or, tous les toxiques ont un impact très différent en termes de facteurs pronostiques ou de critères de gravité .
Deux grandes catégories peuvent être isolées :
II. Approche biologique et analytique en toxicologie durgence
2.1. Collaboration clinico-biologique.
Le diagnostic toxicologique nécessite un dialogue entre analyste et clinicien. Il doit saccompagner dune demande danalyses toxicologiques clairement formulée précisant notamment :
- les toxiques suspectés,
- la nature des liquides biologiques (sang, urines, liquide gastrique, .) auxquels ces analyses sont applicables et
- leurs délais de réalisation.
Un formulaire correctement rempli doit fournir tous les renseignements nécessaires à lorientation de la conduite analytique :
- létat clinique du patient
- les circonstances de lintoxication (lieu, moment de lexposition)
- lheure supposée dingestion
- la découverte ou non par les premiers intervenants dinformations telles que les médications habituelles, la présence demballages à proximité, .
- lheure des prélèvements
- les traitements mis en uvre avant le prélèvement.
La mission du laboratoire durgence sera de :
- réaliser des analyses biologiques de base (ionogramme, osmolalité, gazométrie, )
- confirmer une intoxication présumée de nature connue ou inconnue,
- évaluer la sévérité de lintoxication
- exclure une intoxication possible.
Pour cela, le biologiste pourra saider de la liste minimale danalyses toxicologiques durgence recommandée par la Société Française de Toxicologie Analytique pour définir une liste propre à létablissement qui tiendra compte de ses spécificités et des priorités retenues par les services cliniques locaux.
La collaboration clinico-biologique ne se limite pas à un dialogue en amont de la démarche toxicologique, mais comprend aussi une discussion des résultats qui permet au clinicien et à lanalyste dapporter leur compétence dans leur interprétation et de décider soit de larrêt des investigations soit le cas échéant dune recherche complémentaire ou dune surveillance de la concentration du toxique (toxicocinétique).
2.2. Méthodes analytiques de dépistage et/ou de confirmation
Pour répondre à cette demande toxicologique, le biologiste dispose de nombreuses méthodologies dont les caractéristiques en termes de spécificité, sensibilité, rapidité et facilité de mise en uvre sont très différentes . De plus, lhétérogénéité des laboratoires ne devant pas être un obstacle à une conduite analytique de qualité, il convient didentifier toutes ces méthodes avec leurs avantages et leurs limites pour les intégrer dans une stratégie locale performante.
A côté des méthodes séparatives, qui jouent un rôle de plus en plus important en toxicologie durgence et des techniques immunologiques au domaine dapplication limité mais très diffusées ces dernières années, il existe également des méthodes colorimétriques moins spécifiques et des méthodes enzymatiques permettant une première réponse rapide face à une intoxication aiguë.
2.2.1 Méthodes colorimétriques, photométriques et enzymatiques
Ce groupe de méthodologies se place dans un contexte durgence et ne nécessite pas dinvestissement spécifique en matériel. Ce sont des techniques adaptables à toute structure, quelle que soit leur taille, et compatible avec lurgence toxicologique si :
- lon en connaît les limites et
- on les intègre dans une démarche complémentaire associant sur le site ou en collaboration avec un centre de proximité dautres méthodes plus performantes et plus spécifiques.
Parmi ce groupe, il est intéressant de citer la mise en évidence dans les urines ou le liquide gastrique, par colorimétrie des molécules ou famille de molécules comme les carbamates (réaction au furfural) ou le paraquat (réaction à la dithionite).
Cette approche non spécifique, dépendante des risques dinterférences peut cependant se justifier comme une première étape dorientation en confirmant ou infirmant la présence de toxiques présumés lors de la découverte du patient.
Les techniques photométriques démission sont utilisées essentiellement pour la détermination de la concentration en lithium lors dintoxications chez des patients traités au long cours. Elles permettent le dosage et le suivi thérapeutique pour un recours éventuel à une épuration extra-rénale.
De même la mesure spectrophotométrique de la carboxyhémoglobinémie permet de répondre en urgence à une intoxication par le monoxyde de carbone.
Les techniques enzymatiques dont la maîtrise méthodologique existe dans tous les laboratoires doù son intérêt potentiel en toxicologie durgence.
Cest le cas tout particulièrement pour léthanol, le méthanol, lisopropanol, léthylène glycol ou pour certains métabolites comme lacide formique, glycolique ou oxalique, En effet, les alcools et glycols se prêtent bien à des réactions doxydation avec formation dun aldéhyde ou dune cétone sous laction denzymes telles que les déshydrogénases comme lalcool déshydrogénase (ADH) ou les oxydases.
Lenzymologie peut également être utilisée :
- dans la mise en évidence dune intoxication cyanhydrique par la mesure de la lactacidémie.
- de même, le dosage de cholinestérase plasmatique comme indicateur biologique indirect de toxicité des organophosphorés permet une réponse en urgence.
Performances de lenzymologie
En comparaison des méthodes physiques (CPG, CLHP, EC, RMN, ) les techniques enzymatiques offrent plusieurs avantages tels que :
- un appareillage et un savoir-faire présent dans tous les laboratoires
- un délai dobtention des résultats plus court, doù leur bonne adaptation à lurgence.
Cependant le principal défaut : le manque de spécificité.
Les interférences observées doivent être replacées dans le contexte clinique auquel sont destinées ces méthodes.
2.2.2. Méthodes immunologiques
Limmunoanalyse par compétition réalisée en phase liquide ou hétérogène est une méthode facile à mettre en uvre, automatisable et rapide. De nouveaux tests immunologiques, à usage unique sur support solide, dédiés au dépistage urinaire complètent cette offre : leur interprétation nécessite de connaître les limites de ce type danalyse.
Limmunoanalyse permet la mise en évidence, à laide dun anticorps de classe à spécificité large,
- de grandes familles de médicaments (benzodiazépines, barbituriques, antidépresseurs tricycliques)
- de substances illicites (cannabinoïdes, opiacés, cocaïne, amphétamines, ).
Elle sapplique également au dosage plasmatique de médicaments à risque toxique (carbamazépine, phénytoïne, valproate, digoxine, paracétamol, salicylés, théophylline, méthotrexate, ). Mais dans ce type danalyse, lanticorps est à spécificité étroite.
Les partenaires de la réaction immunologique, lantigène traceur et lanticorps, jouent un rôle essentiel quil faut bien connaître pour interpréter correctement le résultat dune immunoanalyse. La nature de lantigène ainsi que la concentration retenue pour établir un seuil de positivité ont un rôle clé puisque chaque résultat sera interprété en comparant la réponse de cette molécule à ce seuil. La diversité des réponses des différentes molécules dune même classe vis-à-vis dun anticorps doit rendre le biologiste et le clinicien prudents dans leur interprétation des résultats dun test immunologique. Citons pour exemple la reconnaissance des différentes benzodiazépines dont linterprétation tiendra compte du choix de lantigène retenu par le fournisseur (oxazépam ou nordiazépam), du seuil de positivité choisi (100 à 300 m g/l), de la réactivité des différentes benzodiazépines et, selon la matrice, de la présence de la molécule-mère et/ou de ses métabolites.
Lutilisation de trousses immunologiques pour le dépistage des antidépresseurs pose également de nombreux problèmes. Bien adaptées à la mise en évidence des antidépresseurs imipraminiques tricycliques, elles sont inaptes à la détection des antidépresseurs tétracycliques, des IMAO et des antidépresseurs non IMAO non tricycliques (ISRS, IRSNA, ) dont la prescription médicale est de plus en plus fréquente. Il est donc indispensable de bien connaître la réactivité croisée de toutes les molécules dune même famille.
Lexemple des réactifs immunologiques pour la recherche urinaire des opiacés et des amphétamines est tout à fait significatif des erreurs graves dinterprétation quil faut absolument éviter. Le métabolisme des opiacés conduit à lélimination urinaire de la morphine libre ou conjuguée. Cest en réalité le noyau morphinane qui est reconnu par lanticorps des trousses commerciales, et les urines contenant des molécules à usage thérapeutique : codéine, codéthyline, pholcodine ou des molécules dusage illicite, 6-monoacétylmorphine (métabolite de lhéroïne) seront indifféremment reconnues dès que leur concentration sera supérieure au seuil de positivité du test. A linverse aucun des morphinomimétiques (buprénorphine, méthadone, dextropropoxyphène, ), dont la structure chimique correspond à un noyau morphinane modifié, nentraînera pas de positivité, même pour à usage abusif.
Lutilisation des trousses " amphétamines " (anticorps polyclonaux ou monoclonaux) pour la recherche decstasy demande la même prudence dinterprétation (21) : les analogues structuraux à usage thérapeutique courant, comme les décongestionnants des voies nasales (éphédrine, phényléphrine, ) ou comme les anoréxigènes (clobenzorex, fenfluramine, ) seront aussi détectés. Il est donc impératif de confirmer la positivité de ces deux " familles ", opiacés et amphétamines, par la complémentarité dune méthode chromatographique. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que les méthodes de dépistage immunologiques sont sensibles à de nombreux produits adultérants utilisées par les toxicomanes pour masquer la détection des substances illicites Certains de ces adultérants (variation de pH, glutaraldéhyde, créatinine, nitrites, ) sont identifiables à laide de bandelettes réactives.
2.2.3 Méthodes séparatives
Les techniques de séparation utilisées en toxicologie pour détecter, identifier et doser une molécule toxique, regroupent principalement les méthodes chromatographiques et plus récemment électrophorétiques avec lélectrophorèse capillaire et ses variantes. Depuis quelques années, ces méthodes prennent une part de plus en plus importante dans le screening toxicologique car elles permettent de caractériser un éventail très large de molécules.
Les méthodes chromatographiques se fondent sur le coefficient de partage des substances à analyser entre deux phases, dont lune est immobile (phase stationnaire) et lautre mobile.
Elles permettent lanalyse des liquides biologiques, quelle quen soit la nature, après une étape dextraction (liquide/liquide ou liquide/solide) des médicaments et xénobiotiques rendue nécessaire du fait de la complexité du milieu biologique.
Les substances séparées sont analysées en sortie de colonne par un détecteur approprié à la molécule recherchée et à la technique utilisée. La CLHP peut être couplée à la spectrométrie UV (réseau oscillant, barrettes de diodes), la fluorimétrie, lampérométrie, la réfractométrie ou la spectrométrie de masse alors que les détecteurs les plus utilisés en CPG sont du type FID, NPD, capture délectrons et spectromètre de masse
Parmi les molécules inscrites sur la liste minimale des examens toxicologiques, à effectuer en urgence, les méthodes chromatographiques permettent de doser certaines substances à risque toxique parmi lesquelles le méprobamate par CPG-FID. Cependant, dans le cadre de la toxicologie durgence, lintérêt des méthodes séparatives est de permettre une recherche aussi large que possible afin didentifier et de doser le maximum de molécules. Cette démarche de screening peut être automatisée ou manuelle et saccompagne dune étape dextraction nécessaire pour isoler les toxiques des autres constituants présents dans le liquide biologique. Cette étape peut être réalisée au sein dun automate (extraction en ligne, Remedi â ) ou manuelle en phase liquide ou en phase solide. Lextraction classique liquide/liquide se résume à un partage de la substance entre deux solvants. Elle est dautant plus performante que sa solubilité est forte dans un solvant et faible dans lautre. Des améliorations de cette extraction sont possibles (ultrasons, micro-ondes, solvants ternaires). Lextraction liquide/solide grâce à de nouveaux supports dextraction (Oasisâ , Bond Elut Certifyâ , Isoluteâ , ) peut être semi automatisable et facilement standardisable.
Lutilisation de la CPG en screening toxicologique est très répandue et standardisée grâce à sa facilité de couplage avec la spectrométrie de masse qui permet lidentification des molécules. Elle représente encore actuellement la méthode de choix pour lidentification dun toxique non identifié lors dun screening préliminaire. Cependant, même si son utilisation est rendue de plus en plus aisée par lutilisation de linformatique, elle nécessite encore un personnel spécialisé et un budget dinvestissement non négligeable. De plus, la thermolabilité et/ou la faible volatilité de certaines molécules nécessitent souvent une étape supplémentaire de dérivatisation.
A côté de cette technique de référence, la chromatographie sur couche mince a beaucoup progressé par une meilleure compréhension des phénomènes mis en jeu dans la migration. Elle offre une grande souplesse, mais le prix des appareils freine son développement. Récemment, la chromatographie couplée à lenregistrement des spectres UV est venue compléter lapproche toxicologique. Lenregistrement de lensemble du spectre UV par des spectrophotomètres à barrettes de diodes ou à réseau oscillant couplé à une séparation par chromatographie liquide haute performance (CLHP) apporte une solution satisfaisante, à la fois par une utilisation plus accessible que la détection par spectrométrie de masse type CG/SM ou LC/SM et un investissement moins important.
Les techniques didentification en chromatographie liquide couplée à lenregistrement des spectres UV se répartissent en deux groupes :
- Les méthodes développées au sein du laboratoire
Ces systèmes modulaires, dont les conditions analytiques préalablement définies par chaque utilisateur pour le screening toxicologique, sont spécifiques à chaque site et nécessitent la réalisation dune bibliothèque personnelle à partir dun algorithme didentification non standardisé
-Les méthodes proposées par les fournisseurs :
un concept ouvert autour dune chaîne CLHP avec des conditions analytiques fixées, une bibliothèque informatique et un algorithme imposé (Alliance- Milleniumâ , Waters)
un concept fermé automatisé comprenant la préparation et la purification en ligne de léchantillon, la séparation chromatographique et lexploitation informatique selon un algorithme didentification à partir dune base de données transposable (Remedi â , Biorad)
III. Mise en place dune démarche analytique en toxicologie durgence
3.1. Protocole services cliniques-biologie
Loptimisation de lapproche biologique et du diagnostic toxicologique nécessite lélaboration dune stratégie analytique, définie localement avec les services cliniques concernés sur un certain nombre de points indispensables à la prise en charge de lintoxication aiguë. Ainsi, il est important :
- obtenir un consensus sur une liste minimale danalyses toxicologiques à effectuer en urgence.
- identifier la procédure retenue selon lheure darrivée du prélèvement (en particulier pour les heures ouvrables et celles de garde du laboratoire).
- bien définir le délai de réponse souhaité et dafficher clairement la durée danalyse nécessaire à sa réalisation.
Tous ces éléments sont indispensables à une bonne coordination clinico-biologique, car ils prennent en compte les spécificités locales telles que léquipement existant au laboratoire, la formation et disponibilité du personnel et le cas échéant la collaboration avec un centre spécialisé de proximité. Cette transparence est le gage dun bon fonctionnement et permettra déviter des quiproquos quant à linterprétation des résultats fournis par le laboratoire suite à un malentendu lié aux besoins de lun et aux potentialités analytiques de lautre.
3.2. Le prélèvement
Pour détecter les toxiques dans les liquides biologiques, le laboratoire doit tout dabord disposer déchantillons adéquats. Pour cela, quelques règles importantes doivent être respectées :
- Absence de toute contamination de léchantillon lors du prélèvement par les solutions désinfectantes (alcool, produits iodés,..) ou autres (gel à la lidocaïne, ).
- Choix des tubes spécifiques à certaines analyses
- Fermeture hermétique des tubes pour prévenir lévaporation des substances volatiles et la contamination par les micro-organismes.
- Collecte suffisante déchantillons à ladmission afin que des analyses rétrospectives restent possibles si lévolution clinique le rend nécessaire (sérothèque, urothèque, )
Les milieux biologiques
Garder à lesprit que seule la mise en évidence du toxique dans un liquide biologique prouve son implication dans le tableau clinique du patient.
3.3 Démarche analytique
La stratégie analytique mise en place dépendra de léquipement présent au sein du laboratoire.
3.3.1. Dépistage toxicologique
En labsence de méthodes séparatives, la démarche consiste à utiliser dans un premier temps des techniques qualitatives souvent peu spécifiques qui vont fournir en revanche des résultats présomptifs rapides et qui seront secondairement confirmés par des méthodes plus sophistiquées et plus spécifiques. Le principe du dépistage se définit comme une recherche rapide dans les milieux biologiques des toxiques les plus souvent impliqués dans lépidémiologie locale. Il consiste ainsi à rechercher ou à exclure de manière systématique les toxiques par des méthodes analytiques simples et rapides. Ce type de dépistage tente de détecter une série de substances ciblées dans les trois milieux biologiques principaux : sang, urines et liquide gastrique et peut être envisagé en fonction des circonstances et de la présentation clinique (toxicomanie, ingestion médicamenteuse, )
Cette première étape toxicologique fait appel à limmunoanalyse et aux méthodes colorimétriques ou enzymatiques. Cette analyse qualitative dont les limites doivent être clairement identifiées et exprimées na pour objectif que de confirmer la présomption du clinicien. Elle possède cependant lavantage de pouvoir être mise en uvre par tous les laboratoires danalyses médicales. Elle ne nécessite pas de traitement préanalytique, mais reste limitée car elle ne permet pas de mettre en évidence de nombreux produits responsables dintoxications graves. De plus, tout résultat positif devra être confirmé par une méthode plus spécifique.
3.3.2. Screening toxicologique
Le progrès récent des méthodes séparatives se traduit par une utilisation plus aisée grâce à lapport de linformatique et à un coût dinvestissement qui sest considérablement réduit. Ce constat permet de comprendre et dencourager le développement de ces techniques dans le cadre de lurgence. En effet, ces méthodes essentiellement chromatographiques sont capables de détecter et didentifier un nombre important de xénobiotiques avec une grande sélectivité. Elles font appel en général à la chromatographie sur couche mince, à la chromatographie liquide haute performance couplée à un détecteur de type barrettes de diodes ou balayage UV, automatique ou non, et à la chromatographie en phase gazeuse couplée à un spectromètre de masse.
Après lidentification dun toxique et chaque fois que cela sera nécessaire, la confirmation par une autre méthode sera quantitative afin de mieux documenter lintoxication. Elle savère parfois nécessaire pour poser lindication de traitements coûteux ou invasifs comme linstauration :
- dune hémodialyse (lithium, méthanol, éthylene glycol) ou dune hémoperfusion (méprobamate, phénobarbital, théophylline)
- dun traitement antidotique (paracétamol, méthanol, éthylene gycol, digitaliques)
- dune diurèse forcée ou alcaline (salicylés, méprobamate)
Lapproche analytique en toxicologie ne peut se réduire à une seule technique même séparative. Il est donc nécessaire de bâtir un algorithme suivant son équipement et la nature du prélèvement en tenant compte des priorités préalablement établies avec les services cliniques. Un exemple est présenté dans le tableau I pour un site ayant retenu la liste minimale danalyses toxicologiques durgence recommandée par la SFTA et disposant de méthodes séparatives compatibles avec une utilisation 24 heures/24.
IV. Conclusion
Lanalyse toxicologique dans le cadre des urgences hospitalières est un complément de lapproche clinique et présente des exigences spécifiques : facilité de mise en uvre, obtention rapide de résultats, couverture dun large éventail de xénobiotiques et disponibilité. Il nexiste pas une technique idéale, doù la nécessité de choisir plusieurs méthodes complémentaires en fonction de la stratégie adoptée dans létablissement. Le choix de lanalyste doit privilégier les méthodes séparatives, mais il dépend surtout de la vocation de son laboratoire, des priorités définies par les services cliniques locaux, des contraintes techniques et économiques en matière déquipement, du personnel et de la proximité de laboratoires plus spécialisés.
Les recherches toxicologiques ne supplantent jamais lexpérience clinique dans le diagnostic et lévaluation des intoxications aiguës. Cependant, la capacité des analyses à accroître la certitude diagnostique ne fait pas de doutes, même si lutilité des investigations toxicologiques est parfois controversée du fait de labsence dune collaboration multidisciplinaire.
Le dialogue et la coopération entre le clinicien et lanalyste sont dimportance primordiale et représentent la meilleure garantie pour assurer une utilisation optimale du laboratoire et linterprétation multidisciplinaire des résultats en tenant compte de la toxicocinétique des substances impliquées et des multiples causes possibles de discordance entre la clinique et les données analytiques.
Résumé
La Toxicologie durgence associe 2 notions :
- exploration dun très vaste domaine de substances chimiques
- efficacité de prise en charge thérapeutique du sujet intoxiqué.
La stratégie analytique à adopter est le fruit dune collaboration clinico-biologique étroite comprenant :
- lapproche clinique (anamnèse, signes cliniques),
- lapproche biologique (gazométrie, osmolalité, ionogramme, )
- la connaissance des limites et des intérêts des différentes méthodes disponibles localement.
- Les méthodes spectrophotométriques et immunologiques sont des méthodes de dépistage au champ dapplication limité mais leur intérêt est dapporter rapidement une orientation sur lorigine de lintoxication (pesticides, médicaments, substances illicites, ) .
- Les méthodes séparatives associées à des outils de détection (spectrométrie UV, spectrométrie de masse) sont le complément indispensable à lidentification des molécules responsables de lintoxication.
- Enfin, lanalyse quantitative du produit toxique identifié peut faire appel à une méthode immunologique (paracétamol, digoxine, ) ou chromatographique (méprobamate, colchicine, ).